De l’acte de courir

J’entends : pourquoi tu t’épuises à courir ?
J’entends : T’as que ça à faire toi, souffrir ?
J’entends : et tu ramènes au moins quelque chose ?
Ou encore : Tu cours parce que tu as le temps, c’est une activité de nantis.
J’entends : mais qu’est-ce que tu vas déranger la nature à courir ? Prends le temps de la regarder !
Avant les gens ne courraient pas, ils travaillaient ! Disent les occupés.

Oui, c’est vrai, courir… mais pourquoi ?
Courir pour mincir ou maigrir, pour déstresser, pour performer, pour s’évader, pour méditer, pour impressionner, pour sa silhouette, pour son image, pour son facebook, pour strava, courir pour fuir le foyer, le quotidien, les jugements… courir pour ne jamais en finir. Autant de raisons que de coureurs. Mais toutes ces raisons se dissipent au fur et à mesure que la foulée se délie et que la volonté se fait chair.
Courir pour draguer ? Il n’y a pas plus authentiquement laid que le corps d’un coureur qui s’acharne jusqu’à se décharner, jusqu’à disparaitre dans sa passion.
Courir pour avoir mal ? La douleur n’a pas de mémoire. On a mal et qu’est-ce qu’on retient ? La partition parfaite des sensations, indicibles.
Courir pour ne rien ramener d’autre que de la sueur et de l’épuisement.
Oui, j’ai le temps. Petit nantis de pacotille, fonctionnaire aux odeurs de mise au placard, j’ai le temps. Alors je cours. Pourquoi ?
Il paraît qu’au bout il y a un bien être. Courir pour être bien? Peut-être, chacun son remède à la mélancolie. Chacun met en place ce qu’il peut pour rester debout.

Quand je cours, j’oublie que j’écris, j’oublie que je déteste, j’oublie que j’aime, je cours après des réponses qui finissent par perdre leur importance, j’oublie ma famille, mes amis, mes amours, mes ennuis, mon existence, le futur et sa mort, le passé et ses regrets, j’oublie le quotidien, tout se réduit en de simples soucis qui appartiennent à une autre existence. J’essaie d’oublier que je cours. J’entre en douleur, de cette douce souffrance qui n’appartient qu’à mon corps, puis à autre chose d’impalpable. Les douleurs articulaires et musculaires des lendemains ? On les aimerait presque… Elles sont nos frontières.
Quand je cours, je n’emmerde personne : Je ne suis pas sur le dos de mes enfants ou de ma femme, je ne me mets pas en colère pour tout et n’importe quoi, je ne vote pas à côté, je ne suis pas tenté par la consommation, je ne dépense que mon énergie. Les informations, les migrants, les guerres, le pouvoir de l’argent, le chômage, la misère, la politique, les peurs, le climat qui fout le camp…, je ne juge pas, les fake news font leur vie de fake, je ne prends pas parti, le monde tourne sans moi et je n’y peux rien car je cours.

Et si je cours en groupe, je me fous de ce que font les autres, de ce qu’ils sont. Ils n’ont ni passé ni futur, ils ne sont que présent, ils n’existent que dans le souffle et je comprends leur souffle. On est au diapason. Leur vie, leurs pensées, leurs opinions n’existent pas. J’ai envie d’être avec eux, de me tourner vers mon prochain et lui serrer la main, l’encourager et partager ce moment qu’on a donné à l’effort dans toute sa gratuité. C’est une félicité plus qu’une félicitation. Ils sont là, simplement là, sans contradiction, sans perfection, sans préjugé, presque nus malgré ces costumes flashis qui rivalisent avec un ridicule qui ne tue personne. Je cours comme ils courent, après le temps, contre le temps, avec le temps, pour eux même, contre eux même, le vent dans le dos, contre le vent. Courir, c’est s’abstraire. Courir pour rien, c’est déjà trop.
Courir c’est ne plus avoir de pulsion, mais des impulsions.
Courir, c’est converser avec le temps. Un temps qui n’est plus dans un cadran, qui n’a plus d’aiguille, qui ne se mesure plus, c’est un temps mouvant, qui n’a plus prise sur personne. Courir c’est élancer un pied dans un futur, prendre appui sur le présent et s’impulser sur le passé. Ainsi de suite. Le temps roule. Courir, c’est un acte.

On sait, on saura, qu’on pourra le faire longtemps, comme une simple extension du mouvement. Il suffit de respirer. Les articulations ne sont là que pour servir la respiration. Les muscles n’ont pas besoin d’être grossiers, exagérés ou démonstratifs. Courir, ce n’est pas rouler des mécaniques. Le jeune n’aime pas courir. Bolt ne court pas, il s’arrête bien avant le commencement. Courir, c’est se lever, marcher et… pas sprinter, pas forcer, juste courir. Courir, c’est ressentir cette capacité naturelle. Ça nous est donné par la simple existence de notre corps. Un possible à la longueur, un doigt sur la patience, un souffle sur l’éternité. Courir. Courir, courir jusqu’à ce que l’effort se fasse grâce.

Courir c’est lâcher la nature humaine, lui mettre un vent pour ne garder que la nature.
Parce qu’on ne fait que passer, comme dans la vie, comme dans le temps. On ne fait que passer sur les sentiers. La nature le sent, elle nous laisse filer. Dans le silence de notre souffle le chevreuil redresse la tête et laisse passer, l’oiseau marque une pause dans sa prose mais ne quitte pas la branche. Le furtif garde ses droits. Courir, ce n’est pas traquer, c’est ramener l’animal qui dort en soi.
L’effort n’est pas sonore. Quelques décibels dans la respiration rythmée de saccades, quelques vibrations échappées d’une foulée qu’on espère légère, quelques fois lourde et trébuchante, et des odeurs de sueur qu’on ne cache pas car l’homme aussi, sent.

Ni chasseur, ni pêcheur, pas même chercheur de champignons ou glaneur de baies, pas même photographe en mal d’images, nous ne prélevons rien d’autre qu’un peu d’oxygène et d’ambiances, nous ne traquons rien d’autre qu’un prochain pas et l’horizon dans le coin d’un œil, nous ne tuons même pas le temps, on ne fait que passer. Un peu fluorescent, les joues rouges de l’effort et les teeshirts lucioles, nous ne cherchons pas à nous camoufler, nous devons être vu de la nature, comme ça elle sait qu’on ne cherche pas à la prélever, la voler, la soumettre, la surprendre. Nous lui disons : on ne fait que passer.

Courir c’est passer un peu plus lentement dans l’inconnu.

3 pensées sur “De l’acte de courir

  • 10 novembre 2018 à 07:22
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    Très joli recit mon Séb…notre grand penseur qui fait courir les mots par la finesse de sa plume 👍

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